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Mourir de rire

Assis sur les marches de l’escalator sans fin, tout en cristal, dans le vide d’un ciel clair à perte de vue, je suis dos à A. qui est assis une marche plus haut.

Il me raconte son voyage à Bernique avec S. et C.

Comme toujours, sa manière de raconter ses périples est pleine de finesse et le regard lucide et cocasse qu’il porte sur les lieux et les gens sont à mourir de rire.

Mais justement, je ne dois pas rire. Mon médecin me l’a formellement déconseillé. Je pourrais mourir sinon.

Et c’est terrible de l’entendre, si enjoué, narrer les situations loufoques où ils se sont trouvés, à prendre des douches sous les bombes de Sarajevo, entouré de tuberculeux à Sanaâ, manger des plourds empoisonnés à Cubase.

Cela me coûte un effort monstrueux de ne pas laisser sortir ce rire profond qui veut tout emporter.

C’est alors que je vois monter vers nous le Joker, défiguré par la grimace qui maquille sa bouche. Il me fixe et articule péniblement que j’ai le choix entre rire et mourir ou ne pas rire et être déjà mort.

Je botte en touche et choisis de me réveiller.

Greffe de casquette

Mon chapeau s’est envolé. C’est très ennuyeux, ça. Maintenant je me sens nu, sans mon chapeau.

Nu et pauvre, parce que ce chapeau, il est en peau de labrador. C’est précieux ça, le labrador.

Mais en pleine mer, difficile de retrouver un chapeau envolé.

Transfert. Dans le bloc opératoire, le chirurgien procède à une greffe de casquette sur mon crane entièrement rasé. Il semble désolé, je lui demande pourquoi. Il répond presque à contrecœur : « C’est qu’une casquette en troc, ça remplacera jamais un chapeau en labrador ».

Il a raison, mais je m’en fous. Il faut savoir tourner la page, accepter le changement. Et puis, je suis content d’être sur cette table d’opération dans le petit salon de la maison de V.

L’instant d’après, c’est drôle, je grimpe le long de la façade d’un building à la manière de l’homme araignée, très fier de ma casquette.

Coupe de ouf

Il est urgent que je me rase. Cette barbe est bien trop longue pour ressembler à Tintin.

Je saisis mon rasoir de barbier, celui à manche bleu et à lame longue.

C’est la cata quand je me regarde dans le miroir, un vrai carnage : de longues bandes rases strient mon crâne, comme une pelouse haute en début de tonte. Entre ces bandes, des touffes de cheveux hirsutes me font une tête de fou.

Mais je ris de ma maladresse, et plus encore lorsque je constate que je me suis coupé la tête. Décapité par erreur pour être exact.

Les buts et le psy

Allongé sur le divan du psy, je contemple le plafond peint en ciel, où des mouettes voltigent avec grace. D’ailleurs, est-ce un plafond ou le vrai ciel ?

Je lui décris en détail les buts que j’ai marqué à mon dernier match de foot. Le plus beau, je l’ai mis d’un coup de raquette rageur. Hulk, qui gardait les buts adverses, n’a rien vu venir.

Le psy m’interrompt. Sa voix grave et rauque m’enveloppe comme venant de partout et nulle part. Comme une annonce divine. « Tu te ments comme un arracheur » me dit-il.

Je proteste vigoureusement, battant des bras et des jambes à la manière de quelqu’un qui se débat pour échapper à la noyade.

Je me sens ridicule, pris sur le fait, mais en même temps très serein lorsque je lui réponds que les petits mensonges sont des chiffons qu’on passe pour faire briller la surface terne de nos vies.

Le psy-grenouille coasse de rire, et les mouettes se figent au plafond, puis tombent comme des pierres. Ça fait mal, mais c’est drôle.

Babar

Ma grande cousine me donne des ordres contradictoires. Je dois faire le lit et peigner les chats siamois. C’est pourtant impossible de faire les deux en même temps !

Elle insiste, dans cette chambre aux murs  suintants, pour que j’obéisse  à son ordre stupide.

Dans la cheminée au fond de la pièce brûle un feu de poupées, qui produit des flammes vertes émeraude. Je suis écœuré de voir qu’on tourne ainsi le dos à son enfance, jusqu’à ce que je remarque la peluche Babar que les flammes n’t pas encore atteint.

Aussitôt je me rue vers la cheminée, mais je parviens à peine à me déplacer, comme englué sur ce parquet de goudron.

Me voyant ainsi, ma cousine se place face à moi, bras croisés, et, me toisant avec mépris, me lance : « Les épines permettent une cuisson géniale des moules en rose à. Jamais goûté ? »

Je m’éveille en sueur.

Espionnite aigüe

Nous sommes avenue de Breteuil, sous une lumière espagnole, blanche et écrasante.

M. et moi suivons la piste d’un malfrat qui enlève les enfants. Nous nous cachons de tronc d’arbre en tronc d’arbre pour approcher l’appartement en rez-de-chaussée où se terre celui que nous poursuivons.

Pour rester inaperçus, nous faisons un détour par la rue du Poteau. Aux façades haussmaniennes immaculées succèdent des immeubles populaires, gris, dont on devine ça et là le jaune et le rouge des briques qui les composent. Les rues éclairées de néons rouges et jaunes évoquent la rue des Pyrénées un soir d’hiver. Je m’arrête acheter des cigarettes. Plus loin, nous choisissons des pâtisseries orientales aux olives farcies. Un régal.

Nous avons contourné l’immeuble et entrons dans la cour intérieure par l’arrière. A pas de loup, nous traversons les quelques mètres qui nous séparent du but et entrons dans l’appartement par une porte dérobée.

Les lieux sont vides. Les pièces exigües  sont tapissées de papier-peint à fleur, dévorés d’humidité, arrachés par endroit et dont des lambeaux tombent jusqu’au sol. Aucune trace du violeur d’enfants.

Pour sortir, nous emjambons la fenêtre du salon et nous retrouvons sur la chaussée. Le lieu est étrangament désert et nous décidons de poursuivre en prenant en face par la rue Lepic.

La bonne humeur qui est la nôtre alors que nous remontons la butte Montmartre confine à la gaité et ne me surprend guère. Un peu comme si nous revenions d’un wargame, d’une expédition « pour de rire ».

Bizarre.

Le train-paquebot et le martien

J’ai raté mon train. Debout, essouflé sur le quai de la gare, les hublots du grand paquebot sur rails défilent sous mes yeux. J’enrage.

Le contrôleur qui apparaît devant moi soudainement a l’allure d’un martien dans son costume vert foncé. Il dégage une odeur rance écoeurante. Je recule précipitemment lorsqu’il fait mine de s’approcher, tendant son bras vers la grosse cantine en fer que je porte sur l’épaule. Et je tombe sur la voie, qui est en fait une rivière au faible courant.

Accroché à ma cantine comme à une bouée, je tente de nager jusqu’au quai mais mon corps est entrainé dans le sillage du paquebot.

Je me réveille sur un lit à baldaquin dans une grande chambre au décor chargé, dans le plus pur style rococo. Le contrôleur est assis à califourchon sur mon bassin et remue comme un cavalier sur sa monture au galop.

Le salaud ! Il tente de se reproduire, me dis-je avec effroi. Je me retire brusquement alors qu’il pousse un cri déchirant qui me fait perdre connaissance.

Sirotant mon café du matin, je souris à l’idée d’être le père d’une lignée d’hybrides…

Canard qui dort

Je suis un canard. Un gros canard vert et bleu. Difficile de se mouvoir avec ces grosses pattes palmées, qui frottent le sol rèche de ce chemin de campagne à chaque pas.

Il faut impérativement que j’atteigne la mare avant la nuit. J’ignore pourquoi, mais cette urgence est vitale.

J’avance péniblement, me dandinant ridiculement. Et ces mots que je veux dire, ces ahanements que je veux pousser se transforment en couacs dissonants.

Honteux devant l’impuissance où cette nouvelle nature me plonge, je me refugie dans un bosquet, cheminant parmi les ronces qui égratignent mon plumage.

Il fait sombre et frais. La nuit tombe. Je me love et m’endors.

Le sultan à Gilles

Le consultant qui nous a réuni pour ce sit-down porte un énorme turban vert sur le crâne. Ses vêtements amples, bouffants même, chatoient, et les babouches de cuir rouge à multiples clochettes qu’il porte à ses pieds lui confèrent un air majestueux de prince oriental. Tous assis sur des coussins de nuage, nous l’écoutons attentivement.

Il pérore d’une voix fluette, tel un oiseau guilleret dans une cage aux barreaux invisibles, citant sans cesse Gilles et sa fameuse méthode chinoise. Un malaise croissant s’installe dans la salle, nous nous regardons d’un air incrédule avec mes collègues. Je crois que personne ne comprend ce qu’il dit.

Nous voyant ainsi, le Sultan s’interrompt, hausse les sourcils, bombe le torse d’un air emprunté et fait glisser ses mains sur son costume de haut en bas puis de bas en haut pour souligner la douceur des tissus qui le composent. Il affirme avec le plus grand sérieux : « N’oubliez jamais Soupline ». Éclat de rires général. 

Les collègues et moi nous levons tous en même temps et nous donnons la main, puis dansons en ronde autour de lui dans un joyeux brouhaha. Interloqué, notre chef de cérémonie se met à gesticuler de rage, alimentant notre joie qui se mue vite en hilarité moqueuse. Et tous d’entonner le même refrain sur l’air d’une comptine : « La méthode à Giiiill-eu, pour être souple et iiiiin-eu ».

La pensée qui me vient au réveil est que j’ai vraiment besoin de vacances.

Le chameau à culotte

Une ville. Du sud. Méridionale sans doute. Il n’y a pas de ciel tellement la lumière est vive.

Tout d’abord, le chameau n’est rien qu’un cheval, qui marche au pas, tranquillement. Cette culotte blanche ne lui va pas, qui lui donne un air grotesque. Mais il s’en fiche royalement.

Nous devisons comme de vieux amis. « Tu n’as pas pris ta voiture aujourd’hui » remarque-t-il. « C’est que je n’ai nulle part où aller » lui réponds-je. « Et puis, mon carkra me fait mal, alors… ».

Surpris, il s’arrête, tourne sa tête vers moi, me regarde avec insistance de ses gros yeux globuleux, et demande « que fais-tu donc ici ? ». Le désarroi où me pousse sa question me rend mal à l’aise. La poussière sous mes chaussures crisse et je m’arrête à mon tour. Mais lorsque je me tourne pour lui répondre, il grimace et me dit d’un air compatissant : « je sais, la vie est abrasive mon vieux ».

Interloqué, je ne sais que répondre.