Archives pour la catégorie Rêve angoissant

A la frontière de la Mort

Le train s’est arrêté à la frontière. Il fait nuit. Les douanier vont bientôt procéder au contrôle d’identité.

Dans le compartiment, mes voisins sortent de leurs valises, de leurs sacs ou leurs poches, des dizaines et des dizaines de feuilles de toutes les couleurs. Ce sont les formulaires nécessaires pour entrer dans ce pays qui ressemble à l’Allemagne.

Le contrôleur-douanier qui surgit dans le compartiment ressemble à Karl Marx. Son sourire bienveillant est contredit par son regard où perce une cruauté qui me terrorise soudain.

Les autres passagers sont en règle, qui rangent leurs formulaires. Lorsqu’enfin il se penche vers moi, je lui présente la paume de mes mains dans un geste qui dit ma détresse mais aussi mon identité, vérifiable aux lignes digitales.

Toute la scène se déroule dans un silence tendu. Le contrôleur me saisi les avant-bras, observe attentivement mes paumes, puis déclare que je ne suis pas en règle. Voilà qu’il ressemble au Père Noël maintenant !

Il ajoute ensuite qu’il me laisse passer car il lu dans les lignes du destin que je mourrai bientôt.

Paris-Gotham

Encore ce quartier de Paris, avec les rues qui montent et qui descendent et ce fichu métro aérien. Avec aussi de faux airs de Gotham City. C’est gris, noir, salle et surtout, il n’y a personne pour m’indiquer le chemin de la gare.

Ma valise est un sarcophage à roulettes aux couleurs vives, presque fluorescentes. Le cadavre de mon grand-père est à l’intérieur. Pourtant, cela me semble étonnamment léger. Faut dire aussi que les morts ne pèsent pas lourd.

A quelle heure part mon train ? Impossible de me souvenir, impossible de décider si je serai en avance ou en retard. Cela m’agace.

Deux personnes s’approchent, sorties de nulle part. Ce sont mes parents. Ils semblent ne pas me reconnaître. Je les appelle – hé ho ! C’est moi ! – mais ils détournent leur regard et changent de trottoir. J’éprouve une grande tristesse.

Dans le sarcophage, mon grand-père grogne et lache d’un ton méprisant que les enfants sont ingrats, même s’ils sont des parents. Il ajoute, et cela me frappe : « tu verras toi aussi comme il fait noir dans la valise ».

Gros malaise.

Babar

Ma grande cousine me donne des ordres contradictoires. Je dois faire le lit et peigner les chats siamois. C’est pourtant impossible de faire les deux en même temps !

Elle insiste, dans cette chambre aux murs  suintants, pour que j’obéisse  à son ordre stupide.

Dans la cheminée au fond de la pièce brûle un feu de poupées, qui produit des flammes vertes émeraude. Je suis écœuré de voir qu’on tourne ainsi le dos à son enfance, jusqu’à ce que je remarque la peluche Babar que les flammes n’t pas encore atteint.

Aussitôt je me rue vers la cheminée, mais je parviens à peine à me déplacer, comme englué sur ce parquet de goudron.

Me voyant ainsi, ma cousine se place face à moi, bras croisés, et, me toisant avec mépris, me lance : « Les épines permettent une cuisson géniale des moules en rose à. Jamais goûté ? »

Je m’éveille en sueur.

Los hermanos Rabassó

Les frères Rabassó parlent assez vivement, à la manière des jumeaux Weasley dans Harry Potter. Je remplis en toute hâte leur grande valise en cuir marron foncé, pour les emmener à l’aéroport.

Assis en tailleur sur la moquette beige en laine épaisse, ils se fichent éperdument du vol et de leur bagage, que j’ai d’ailleurs du mal à fermer à cause du chandelier que j’y ai placé.

Je les presse un peu. Alors que nous changeons de pièce pour quitter l’appartement, ils se joingnent à un groupe assis là, à qui ils proposent une partie de petits chevaux, qu’ils mènent ensuite tambour battant sur un plateau de jeu de l’oie aux couleurs du Monopoly.

Je les supplie de terminer la partie. Nous sommes déjà en retard et, chaque fois que je regarde le billet d’avion, j’ai la certitude que nous raterons le vol.

Je garde une image vague du trajet en voiture et de la traversée du parking de l’aéroport.

Quand nous arrivons dans la salle d’embarquement après avoir franchi un tunnel en arceaux de plexiglas, les frangins débattent toujours du meilleur moyen de mener une conversation à son terme. J’éprouve de la tristesse à me sentir exclu de leur relation, et me fais l’effet d’un majordome qu’on ignorerait comme on le fait d’un meuble familier.

Je présente les cartes d’embarquement à l’hôtesse, qui me regarde fixement de ses yeux aveugles et me dit que mes billets sont lisses. Lorsque je les regarde, ils sont uniformément blancs, comme s’ils n’avaient jamais été imprimés.

Le hall où nous sommes est circulaire et a les mêmes proportions qu’une boite de camembert. Il flotte doucement.

J’ai l’effroyable conviction d’être dans une soucoupe volante.

Le train-paquebot et le martien

J’ai raté mon train. Debout, essouflé sur le quai de la gare, les hublots du grand paquebot sur rails défilent sous mes yeux. J’enrage.

Le contrôleur qui apparaît devant moi soudainement a l’allure d’un martien dans son costume vert foncé. Il dégage une odeur rance écoeurante. Je recule précipitemment lorsqu’il fait mine de s’approcher, tendant son bras vers la grosse cantine en fer que je porte sur l’épaule. Et je tombe sur la voie, qui est en fait une rivière au faible courant.

Accroché à ma cantine comme à une bouée, je tente de nager jusqu’au quai mais mon corps est entrainé dans le sillage du paquebot.

Je me réveille sur un lit à baldaquin dans une grande chambre au décor chargé, dans le plus pur style rococo. Le contrôleur est assis à califourchon sur mon bassin et remue comme un cavalier sur sa monture au galop.

Le salaud ! Il tente de se reproduire, me dis-je avec effroi. Je me retire brusquement alors qu’il pousse un cri déchirant qui me fait perdre connaissance.

Sirotant mon café du matin, je souris à l’idée d’être le père d’une lignée d’hybrides…

Les crabes sur le mur

A Veules, dans la cour de la maison de vacances familiale, en lieu et place de la vigne vierge se trouve un mur blanc.

Une araignée noire grosse comme un poing s’enfuit à notre approche et, arrêtant les miens d’un geste de la main, je leur signale la bestiole. Nous ne craignons rien à cette distance. Je voudrais leur montrer combien cet animal est beau, en dépit dépit de la peur instinctive qu’il provoque.

Mais l’araignée rétracte ses pattes sous sa carapace et se fige. A ce moment-là, j’observe que six ou sept autres créatures de son espèce sont accrochées au mur.

En fait d’araignées, ce sont des crabes, beiges, ou plutôt leurs carapaces qui s’offrent à notre regard. Et pour le coup, je me sens beaucoup plus mal à l’aise.

Je prendrai conscience le lendemain que ces crabes incarnent mon angoisse d’être atteint d’un cancer métastasé.

Pesanteur

je me déplace avec difficulté. Mes jambes sont affreusement lourdes, comme lestées de plomb.

Non, pas comme. Elles sont effectivement d’un gris uni, mat, et gonflées. Celles d’un alcoolique dont on ne distingue pas les chevilles des mollets.

Autour de moi, des gens courrent, vêtus de combinaisons moulantes intégrales et de masques respiratoires à rayures blanches et noires. Ils courrent et semblent ne pas me voir. Pourtant, au milieu du trottoir, dans cet état quasi stationnaire, je suis un obstacle de taille !

Je veux leur faire signe, les appeler à l’aide, mais mes bras ne m’obéissent pas, qui pendent inertes le long de mon corps, tirant mon buste vers le sol.

Leur course s’accélère et le frottement de leurs corps dans l’air provoque une élévation sensible de la température. L’air se teinte de rouge, la chaleur devient écrasante. Mon corps sue abondamment puis s’affaise sur lui-même. Je fonds. Mes jambes de plomb bientôt ne me tiennent plus, et je finis par m’écouler en flaque sur le trottoir.

Archimboldo

J’en ai gros sur la patate. Ce rendez-vous avec les Ressources Humaines, je l’attends avec impatience pour vider mon sac. Il a lieu près du distributeur automatique de boissons. Mon interlocuteur m’accueille avec un grand sourire bonhomme. Ses dents sont d’une blancheur éclatante et  plus parfaitement arrangées que s’il portait un dentier. « Voyons voir ce que tu nous as apporté » me dit-il.

Je me débarasse de mon sac à dos, le pose sur la petite table haute ou nous sommes accoudés, et entreprends d’en vider le contenu méticuleusement. Il y a des melons, des bananes, des dates et de superbes coloquintes, que je dispose à la manière d’un tableau d’Archimboldo pour composer un visage de profil.

Tout naturellement, notre interlocuteur en fruits et légumes nous adresse la parole, nous remerciant de l’avoir convié à cette réunion. Autour de nous, des collaborateurs sont éberlués de voir notre Directeur en personne s’adresser ainsi à nous, sous cette forme grotesque qu’il incarne pourtant avec majesté.

« Vous êtes un bon élément » me dit-il. « C’est pourquoi vous devez partir. D’ailleurs, je vous somme de proposer vos compétences à nos concurrents. »

J’éprouve un malaise en entendant ces propos. Pourquoi ne pas me garder si je suis un bon élément ? Il poursuit : « je devine votre trouble. Mais rassurez-vous, un jour aussi vous serez un légume ». La foule éclate de rire et se disperse, hilare. Abasourdi, je prends sa joue-pomme et la croque. Le goût en est terriblement amer.

Quality Street

Nous sommes sous le préau de l’école primaire d’Eaubonne. Je suis joyeux, je me sens léger, car je vais avoir un enfant. Et d’annoncer la grande nouvelle à P.

Il se tourne vers moi avec un grand sourire et me dit : « moi aussi, j’ai un bébé. Veux-tu le voir ? ». A peine ai-je acquiescé qu’il sort de son manteau un grosse boite ronde en métal de bonbons Quality Street, dont il retire délicatement le couvercle. Je sursaute en voyant à l’intérieur de la boite, reposant sur du coton hydrophile, un foetus recroquevillé alongé sur le flanc. Il a la taille d’un pouce et sa peau luisante lui donne l’apparence d’une fêve de galette des rois.

Je suis horrifié. S’ensuit avec P. un débat sur l’avortement, et je suis troublé au réveil par ce sentiment d’avoir compris intimement la position de l’Eglise.

Un profond malaise m’envahit, qui dure tout le matin suivant.

Le perroquet

Mon patron veut avoir raison. Il faut dire que ses arguments sont solides et qu’il en connait un rayon sur l’art de préparer des boulettes de papier. Je cherche à faire valoir deux ou trois techniques issues de ma pratique experte, puis cesse d’insister devant la manière catégorique qu’il a de revenir à ses propres techniques, érigées en modèle du genre. J’en tire un sentiment mélangé de colère – de n’avoir pas été entendu -, de dédain pour cette arrogance et de profonde absurdité car, au fond, je me fiche pas mal des boulettes de papier.

Cette mixture d’émotion cède la place à un profond malaise lorsque je constate que mon interlocuteur-chef n’est autre que mon père. Je voudrais partager son point de vue pour me rapprocher de lui, mais alors que je m’y emploie, la scène vacille ou plutôt tangue comme la proue d’un navire sur une mer agitée. L’explication de ce phénomène apparaît dans un flash angoissant lorsque je vois le bec orange qui trône à la place de mon nez. Je suis un perroquet, qui répète inlassablement ce que son père lui dit.

Perché sur ma balançoire, je vais et viens d’avant en arrière, encore et encore, et ce mouvement perpétuel et irrépressible me saoule comme un mal de mer. J’ai envie de vomir, de cracher ce profond dégoût de moi-même. Alors, les plumes de ma queue, puis de mes ailes, mes pattes crochues, tout mon corps sort par ma bouche, comme un gant qu’on ôte en le retournant. Enfin, mon bec se déroule et je me retrouve en face du perroquet que j’étais l’instant d’avant. Il est d’une beauté stupéfiante, mais également une source de grande déception. Ce n’est après tout qu’un perroquet commun. Je mesure la vanité qu’il y a à vouloir se mettre en valeur au mépris de soi-même, en répétant ce que l’on entend sans porter d’abord un regard critique sur les propos entendus et la situation qui les entoure.

La suite du rêve commence dans l’entrebâillement d’une porte qui communique entre un palier, sur lequel je me trouve, et une vaste pièce nue et mal éclairée par l’unique ampoule d’un plafonnier sans applique ni lustre.

Au fond de la pièce, une cheminée de marbre encadre un feu, ou plutôt une flamme faible et rougeoyante, qui diffuse pourtant une chaleur agréable. Des chuchotements bruissent des murs. Ce sont les échos lointains de toutes les conversations dont ce salon a été temoin. Malgré leur multitude, chacune me parvient distinctement. C’est comme se trouver dans la salle d’écoute des services secrets : je me sens détaché de ce que j’entends mais piqué tout de même d’une basse curiosité.

J’entends un grand fracas derrière moi et me sens projeté violemment dans la pièce. La porte après moi se referme en claquant. Ce qui n’était qu’un murmure se mue alors en un vacarme étourdissant. Les conversations se recouvrent et s’enrichissent d’esclandres, de cris et de menaces. Je  protège mes oreilles en posant mes mains dessus, mais les murs vibrent de plus en plus fort, comme le tambour de gigantesques haut-parleurs projettant des basses assourdissantes. Je crois devenir fou. Quoi ! Je voulais juste écouter, de loin, comme ça. Mais surtout pas être propulsé dans ce concert de vérités qui ne me regardent pas. Ma tête me fait mal. Atrocement.

Et je tombe en syncope.