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(Petite) mort

« Tu es mort » me dit le cheval vert bicéphale, avant de se brouiller jusqu’à disparaître.

Je suis allongé face au ciel sur la ligne blanche de la piste d’aéroport d’Ajaccio, me répétant en boucle cette phrase que je ne comprends pas vraiment : « tu es mort, tu es mort, tu es mort, tu es… ».

Une pollution nocturne me réveille quelques instants. Dans ce demi-sommeil, je pense que cette mort annoncée n’est au fond qu’une petite mort.

Rassuré, je me rendors.

Entre les murs

Le passage entre les murs est plus qu’étroit. Clairement insuffisant pour un être humain. Et pourtant j’y circule, entre les murs et les cloisons de cette grande maison dont je devine sans vraiment les voir les pièces sombres aux meubles couverts de draps blancs.

Agréable, cette sensation de voir sans être visible, se sentir en sécurité. Pourtant, je ne sais pas trop ce que je cherche ici. Ni même si ce lieu a un quelconque intérêt.

Quelque chose d’important doit être caché. Quelque chose de si important qu’on ne peut que l’enfermer derrière un mur. Aussi je les parcoure tous. En vain. Je sais au fond de moi qu’il n’y a rien à trouver, et j’en éprouve une grande déception.

Ce que c’est de croire au mystère !

Échiquier mat

Dans la rangée adverse se tiennent S. et J., vêtus de leurs habits de mariage bariolés tendance funky.

Je sais que c’est eux, mais leurs visages me rappellent plutôt ceux de A. et S.

J’avance en sautant de case noire en case noire pour me rapprocher d’eux et en avoir le coeur net, mais une ribambelle de gamins bruyants se met en travers de mon chemin.

Ils trichent ! Se positionnant indifféremment sur les cases noires et blanches, alors qu’ils jouent les blancs.

Je décide de les imiter mais lorsque je saute sur la case blanche devant moi, aucun sol ne m’arrête et je tombe dans un vide insondablement lumineux.

Je me relève dans une pièce entièrement capitonnée sans porte ni fenêtre, aux murs si haut que je sais ne pas pouvoir sortir de là sans aide extérieure.

Je ressens une grande détresse en songeant que je n’aurais jamais du quitter la partie sur l’échiquier mat.

Les bananes vertes sont inoffensives

« Rassure-toi, me dit Cruella en me prenant par le bras, les bananes vertes sont inoffensives. C’est quand elles mûrissent qu’elles attaquent. Les pires, c’est celles avec les grosses tâches noires : elles sont gluantes. »

Nous avançons dans les allées d’un hyper-hypermarché, croisant de grandes bananes vertes qui font leurs courses sans nous prêter la moindre attention.

Je me sens triste parce que ce magasin a changé d’enseigne : le Leclerc est devenu un Carrefour. Et je n’aime pas Carrefour. La clientèle y est plus petite, le personnel plus méfiant.

Cruella a disparu tandis que je débouche dans le rayon légumes. La vue des poireaux m’amuse. Avec leurs racines touffues de longs poils blanc-verts, semblables à des caniches de barbarie. Les pommes sont si grosses et si mûres qu’elles pourraient exploser comme des grenades.

L’instant d’après je suis assis dans le métro, seul dans la rame, hagard.

Sur les tables

« Magistral ! » s’exclame en s’approchant de moi le gros ours vert qui circule de table en table.

Il faut dire que nous nous tenons tous dans des positions extraordinaires, digne des meilleurs contortionnistes : M. tient sur une main et un pied, la tête de côté. S. et M. ont opté pour moins périlleux, l’un en tailleur en équilibre sur ses trois mains, l’autre en appui sur son épaule plate comme un pneu crevé.

Ce n’est pas un cours de yoga, juste une après-midi dans un café. L’ours vert m’a servi un jus de croissant que je sirote à l’aide d’une paille grosse comme un tuyau d’arrosage. 

Les odeurs, divines, ont toutes leur couleur. Aussi l’atmosphère est-elle translucide et feutrée, comme dans la brume par temps de neige.

S. demande à la cantonade qui peut lui gratter les dents. Ça provoque un éclat de rire qui nous fait tous tomber de nos tables. Nous rampons les uns vers les autres en gloussant et s’exclaffant. Une fois réunis, nous formons une grande couverture écossaise. Je crois que nous nous endormons ainsi, bien au chaud.

Des morts-vivants dans une boîte d’allumette

Dans ma boîte. Allongé. Allumette parmi d’autre, parmi mes collègues allumettes.

C’est oppressant, une boîte. Surtout quand il n’y reste presqu’aucune place.

Cet état me met en colère, la tête me brûle et, forcément, je m’enflamme.

A ma plus grande surprise – et plus grand soulagement – ma flamme ne se propage pas aux autres allumettes. « Bien sûr, me dis-je, ils sont morts dans leur tête « . Et là, je n’ai plus qu’une pensée : fuir.

Je me réveille en sueur plein de terreur d’avoir séjourné si longtemps au pays des morts-vivants.

Couche

Je me réveille, il fait nuit, et j’ai une énorme envie d’uriner. Impossible de me lever, je pèse une tonne et aucun de mes muscles n’obéit aux ordres que je leur donne d’une voix de plus en plus suppliante.

Et soudain, j’éclate de rire en me souvenant que je porte une couche. Quel étourdit je fais !

L’instant d’après, je flotte confortablement dans l’eau claire d’une pissine publique. De temps à autres, des maîtres nageurs s’y soulagent, perchés sur les plongeoirs. Quoi ! Il faut bien maintenir le niveau !

Je fredonne en nageant d’un bout à l’autre, plein d’une sensation de légèreté.

Edmundtown

Les rues d’Edmundtown sont désertes. En plein midi il fait une chaleur de tous les diables.

J’accompagne S. à l’école. J’ai un doute : sommes-nous dimanche ? Est-ce un jour férié ?

Nous entrons dans un « dinner » boire un crakola. Surprise, c’est plein à craquer là-dedans !

Je commande les liqueurs de cacao et demande à S. de m’avancer les deux Thalers qui me manquent.

Il acquiesce et pose ses mains sur ses yeux. Lorsqu’il les retire, il a une grosse pièce dorée dans la main. Et ses yeux ont disparu. Une peau uniforme va de son front à ses joues et son nez.

Interloqué, je lui dis que ce n’est pas bien malin, qu’il ne va rien voir en classe. Il sourit et me répond : « pas grave p’pa, tu me les rembourseras bientôt « .

CQFD.

Quitter Tel-Aviv

Nous entrons dans l’aéroport en franchissant l’un des quarante portiques dressés cote-à-cote. Avec leur tapis roulant latéral, j’ai le sentiment de passer à la caisse d’un supermarché dans le sens inverse.

Nos valises à roulette à la main, nous cherchons notre chemin dans le dédale des linéaires de cet immense aéroport, décidément aménagé comme une grande surface.

La peur de rater l’avion nous gagne et pourtant, curieusement, je prends le temps de rester observer un groupe de personnes en prière, alignées face à celle qui semble être leur rabbin. Elles sont joyeuses et accueillantes, aussi je les rejoins. Mais, ne connaissant ni leurs rituels ni leurs chants, je me fais bien vite exclure par leurs regards réprobateurs. Tant pis ! Après tout, j’ai un avion à prendre.

Au bout d’une allée, j’aperçois la signalétique des portes d’embarquements. Nous courrons jusqu’à un guichet où une hôtesse nous apprend que l’avion est en train de partir avec quelques minutes d’avance. Le suivant est dans trois heures. Je propose à M. d’en profiter pour rester un jour de plus et visiter Tel-Aviv, mais les conditions générales de vente de notre billet nous contraint de prendre le vol suivant.

Excedée, l’hôtesse décide soudain d’empêcher notre avion de décoller. Elle paraît furieuse contre ce capitaine qui se paye le luxe de voyager sans certains de ses passagers. Elle saute sur le tarmac, s’engouffre dans une voiture et entreprend de rejoindre l’avion qui déjà s’éloigne vers la piste d’aéroport. Nous n’en revenons pas, c’est digne d’un James Bond !

Finalement, j’ignore si nous sommes rentrés.

Débâcle

Encore un labyrinthe. Ou plutôt, une successions de pièces, compliquée, où nous passons pour libérer la bête, que rien ne sauvera autrement.

C’est une ambiance de débâcle. Les familles se tiennent par la main. Se guident, « non, pas par là, c’est dangereux ». Et se perdent.

Les couloirs sont encombrés de vieux meubles protégés de draps épais et poussiéreux, faisant du chemin un parcours du combattant.

Nous sommes tenaillés par l’angoisse d’être entrainés puis séparés par la foule.

Nous bifurquons dans une salle sur notre gauche. Elle est d’un blanc éclatant qui nous éblouit.

Puis plus rien.