Archives mensuelles : juin 2015

Les pingoins

Je suis à l’entreprise, il fait une chaleur épouvantable. Mes collègues se sont mis sur leur trente et un : chemises blanches, queues-de-pie, hauts de forme et pour certaines d’entre-elles, monocles.

Curieuse ambiance feutrée, bruits étouffés comme par temps de neige. Ils marchent à petits pas lents, patauds, en se balançant de droite et de gauche.

J’y suis ! Nous sommes des pingouins ! Des centaines de pingouins qui se croisent en se bousculant légèrement de l’épaule. Quel bonheur d’être un pingouin. Je voudrais applaudir pour exprimer ma joie mais, que se passe-t-il ? Où sont mes bras ?! Non, c’est impossible, ces petites nageoires ridicules ! Je suis saisi d’horreur lorsque je prends conscience de ma vraie nature : un manchot, voilà ce que je suis, un putain de bordel de manchot riquiqui perdu au milieu des pingouins ! Et cette chaleur qui me fait mal à la tête, si douloureuse que je crois défaillir.

Je geins, et aussitôt les pingouins m’entourent, se penchent sur moi, les femelles ôtent leur monocle pour me toiser. Tous échangent des propos mi-amusés, mi-écoeurés.

Puis tout devient noir.

La présentation

Assis face à l’écran de l’ordinateur, dans la pénombre, il est tard et je dois finir de préparer le support pour la présentation de demain. J’éprouve un mélange de trac et d’exaltation.

Les couleurs sur l’écran sont vives, chatoyantes, les formes changeantes. Je passe d’une application à l’autre, fasciné, perdant de vue mon objectif initial. A intervalles réguliers je tente de lire l’heure en bas à droite de l’écran, mais elle refuse obstinément de s’afficher.

Peu à peu la fatigue m’engourdi alors que je me sens ravi, n’ayant pourtant pas terminé mon travail. Serein serait plus juste.

L’instant d’après je suis dans le train. J’y tiens conférence dans un salon rouge et curieusement ovale, comme si nous étions dans un ballon de rugby. L’assemblée est détendue, rieuse. N’était mon grand-père qui se tient au premier rang et me dit, profitant d’un moment de silence : « tu as oublié tes chaussures ». De fait, je suis pieds nus, et mes ongles sont longs, si longs !

C’est un choc pour l’assemblée qui se lève et prononce en coeur mon oraison funèbre : « il avait douze points sur son permis ».

Rideau.

Neuf heures et demi à Bouaye

« Neuf heures et demi à Bouaye, ça n’a pas de sens » lâche quelqu’un à côté de moi. Une autre enchaîne en criant : « c’est pourquoi il faut tourner à gauche au prochain carrefour ! » Et de fait, nous prenons un chemin de terre qui surgit entre deux rangées d’arbres.

Nous sommes au moins dix sur le tracteur jaune fluorescent qui fonce à toute blinde au beau milieu de la nuit. Le gros girophare orange en mode stroboscope, on est bien dans une boîte de nuit. L’ambiance est légère et mes collègues bougent dans une chorégraphie arythmique et saccadée.

Le tracteur débouche dans un champ, et nous en sortons par ses nombreuses portes qui, tout bien considéré, en font plus une longue Limousine qu’un engin agricole. Tout le monde est en tenue de soirée, façon montée des marches à Cannes, mais en plein champs de blé fauché à raz, c’est marrant.

Nous nous alignons cote à cote en nous donnant la main et soudain quelqu’un crie : « Oulà ! Vole ! Vole ! ». Aussitôt, nos nœuds papillons se mettent à tourner comme les pales d’un avion, nous propulsant à pleine vitesse dans l’espace. Pour nous diriger, nous utilisons les lacets de nos chaussures qui eux aussi agissent comme des hélices.

Nous voici dans l’espace, dans le noir absolu. Nous sentons la présence des autres sans nous voir, c’est une sensation de communion agréable. Nous parlons de la meilleure façon de faire pousser les bouteilles dans un jardin, et un désaccord oppose violemment D. à J., qui en viennent au corps-à-corps et se mélangent avec tant de force qu’ils deviennent siamois. Nous rions tous de ce retournement de situation.

L’instant d’après je me lève pour boire.

Mars en ballon

Le feu est là, derrière, qui bruisse et lèche mon dos de ses multiples langues. C’est agréable cette chaleur sur la peau chair de poule.

Il est l’heure de partir. J’enfourche mon ballon de course, celui que j’ai gagné au dernier mondial. Je chevauche les toits de cette ville orientale, toits plats, rateaux d’antennes, cordes à linge, mobilettes, paraboles, toutes les nuances de rouge sont représentées, tiens, comme sur Mars, exactement comme sur Mars.

D’ailleurs, j’y suis, sur Mars. Rien de surprenant que ces couleurs, donc.

J’aballonne sur un terre-plein en terre battue. Un nuage de poussière s’envole et me fait tousser. Une vague odeur de tabac. Un bruit blanc qui se répète de loin en loin. Un silence de mort qui s’abat. M’oppressant.

Je fuis ce lieu à toutes jambes, essouflé, crachant, éructant d’antiques malédictions araméennes. La fin est proche, je le sens à l’odeur poivrée qui assaille mes sens et m’ennivre, je m’évanouis.

Réveil dans une salle blanche. Je suis attaché à une table. Un rotofil ronronne à mes oreilles. J’aperçois un déflateur neutronique juste avant que n’apparaisse le scalpel en céramique, blanc, neutre, menaçant, dans la main du Docteur Andreux, barbichette grise et lampe frontale, enserré dans sa ridicule blouse bleue d’ouvrier de la Mort.

Je me débat mais rien ne bouge. Je hurle mais pas un bruit ne sourd. S’il m’ouvre, le Docteur trouvera mon trésor ! Il me l’enlèvera ! Je serai moins qu’une  dépouille : une dépouille dépouillée. Autant dire une poule mouillée.

Le réveil sonne opportunément.

Insouciants

Nous courrons nus dans un champ de maïs, bras écartés, libres. Et sans têtes. De là vient peut-être cette sensation de légèreté et d’insouciance. Les feuilles des tiges de maïs fouettent nos corps heureux, laissant au passage des marques vertes, qui nous valent bientôt de ressembler à des créatures venues de l’espace.
Arrive le bout du champ. Au-delà, de l’eau, à perte de vue. Des nuées de mouettes rieuses nous narguent de leurs cris stridents. Nous entrons dans l’eau froide et alors se produit un phénomène étrange : notre couleur verte et notre peau devient un film transparent laissant apparaître nos muscles, nos os, nos tendons et nos veines.
Je ne connais pas ceux qui m’entourent, la faute aux visages absents, mais je sens chez tous, hommes et femmes, une bienveillance protectrice. Aussi bizarre que cela semble, nous nous « voyons » nous regarder, et admirer, presque, le spectacle de nos corps aussi nus. Quelle belle espèce que la nôtre !
Lentement, à mesure que nous pénétrons dans l’eau claire comme l’air, nos corps se frôlent, s’effleurent puis se touchent, se caressent mutuellement, avec une infinie tendresse pour les parties de corps ainsi soulignées.
Autour de moi, tous se rapprochent, s’accrochent, se collent les uns aux autres, tandis que me parvient d’en haut le fou-rire assourdi des mouettes à la surface.
Nous étions, quoi, dix ? Vingt ? dans le champs. Nous voici deux cents, trois cents peut-être, debout, assis ou allongés au fond de l’eau, dans un maelström de mouvements lents ou saccadés de corps copulants. Du moins est-ce le cas des autres, car je suis seul parmi eux, déambulant à la recherche du rayon BD dans cette bibliothèque sous-marine.
Je trouve ce spectacle attendrissant mais mon irritation croît à mesure que je constate que les linéaires contiennent exclusivement des dictionnaires, des codex, des classeurs d’archives. La mémoire du monde défile ainsi dans les allées que je parcoure, prenant soin d’éviter de marcher sur les couples étreints et mouvants. Aussi, à force de caresser la tranche des ouvrages, ma peau prend la couleur puis la texture du papier, puis celles du parchemin.
C’est alors que je sens tous les regards braqués sur moi. Je suis un intrus bien visible dans cette partouze aquatique géante. Les corps se sont arrêtés et leur posture montre, malgré leurs têtes manquantes, qu’ils m’observent attentivement et sont même scandalisés.
Je quitte ce lieu en hâte et me retrouve alors sur le parvis sis au pied du centre Georges Pompidou, hilare. Mon rire se joint à celui des mouettes.

Champagne !

La nuit tombe. Je suis encore perdu dans cette grande ville, avec ma fille que je dois accompagner à la gare. Encore cette gare. Nous longeons le métro aérien. Les lumières, c’est comme à la fête foraine : tout est sombre, sauf ça et là des tâches bleues, vertes, jaunes ou rouges. Bon sang ! Mais où est donc cette gare ?
Je prends par la rue Daguerre. Il me semble qu’on peut couper par là. Ma fille me suis gentiment. Elle n’a pas peur, même si j’accélère le pas. Le quartier est tranquille, trop même. Pas un commerce. Pas une entreprise. Résidentiel. Parisien. Moche.
Nous sommes perdus, mais hors de question de l’avouer. Pas question de recommencer la partie. Il fait trouver la station Les Halles coûte que coûte.
Nous débouchons soudain sur une esplanade bordée de gazon et plantée de bouleaux, au pieds desquels fleurit de l’oseille. Là ! Sur notre droite, l’entrée du métro !
C’est en déambulant dans ces couloirs à une heure d’affluence moyenne, dépassés par des gens plus pressés, ou moins perdus, que je prends conscience du vide de la ville où nous étions plus tôt : nulle voiture en mouvement, aucun être vivant, pas même le murmure habituel qui accompagne l’heure bleue dans les grandes villes.
Qu’importe, je dois trouver la ligne qui nous conduira gare d’Austerlitz. Nous errons de couloir en couloir jusqu’à parvenir à une plateforme au pied de larges escaliers. Des contrôleurs indiquent le chemin et nous voici, passé les tourniquets, sur un quai aveugle, où les voies sont séparées par un mur en carreaux de faïence blancs.
Même si je ne la vois pas, je sais que ma fille est présente à mes côtés, mais que je ne dois pas la regarder sous peine de la voir disparaitre.
Nous montons dans la rame et nous installons sur des strapontins de velours rouges, les même que ceux qu’on trouve dans les théâtres à l’italienne. Le voyage est morne et long, bien plus qu’il ne le devrait.
Il fait nuit quand enfin je me retrouve dehors. A l’angle d’une avenue perpendiculaire au métro aérien, je vois une Fiat 500 – le petit modèle d’origine – de couleur violet, à l’arrêt au milieu de la chaussée. Elle est secouée par moment et je reconnais des bribes de la chanson Loveshack des B52’s qui s’en échappe. A mon approche une porte s’ouvre et la lumière jaune vive qui sort du véhicule m’éblouis. Un type, sorti tout droit d’une BD de Serge Clerc – costume croisé bleu, pantalon à pinces et revers, chaussures noire et blanche – me convie à rejoindre la fête en cours dans la voiture. Je monte et y découvre celle que je reconnais être mon épouse, allongée confortablement dans un fauteuil de relaxation, me proposer de partager une coupe de champagne avec les deux autres joyeux hurluberlus déjà présents. J’éprouve alors un grand sentiment de tristesse et de jalousie, et choisis de sortir pour ne pas gâcher l’ambiance.
Seul, debout sur les pavés humides qui reflètent par intermittence le vert, l’orange et le rouge d’un feu tricolore, je respire lentement, profondément, pour me sentir moins seul.
Puis plus rien.

Adrien

Devenir un caillou

« Il faut sauter par la fenêtre pour devenir un caillou » me déclare celui qui a l’apparence de mon père, en réalité un prestataire intérieur enturbanné. Pourquoi me dire cela ? Je suis perplexe : ai-je demandé comment on devient un caillou ?

Ce n’est pas grave, semble me dire mon mystérieux interlocuteur. Et d’une pichenette, il fait disparaitre le sommet de son crâne, un peu comme on fait tomber le chapeau d’un oeuf à la coque. C’est très effrayant et pourtant je reste là à regarder la partie visible de son cerveau qui est, ben justement, un caillou. « Je pense comme Pierre », dit-il avec un air fat.

Je me retourne pour prendre l’ascenceur. C’est la seule chose sensée à faire en cet instant : il faut monter prévenir les secours que Magellan (c’est le vrai nom de mon interlocuteur, je m’en souviens soudainement !) a un pet au casque à cause d’un accident.

La porte s’ouvre, je pénètre dans la cabine aussi longue qu’un couloir et m’assieds sur la cuvette des WC fixée à la paroi de droite. La porte se ferme et l’ascenseur s’élève dans un bruit de froissement, celui du vent dans le peuplier. Les parois de la cabine se mettent à trembler, puis vibrent de plus en plus bruyamment. « C’est parce que tu as peur de tomber en panne de papier » me dis-je pour me rassurer.

L’ascenceur s’arrête brusquement, les lumières s’éteignent et la porte s’ouvre sur un escalier en colimaçon qui descend trés raide. Un escalier en pierre, comme dans les châteaux forts. J’ai à peine descendu quelques marches que deux monstres hideux, bâtards manqués de Jabba le Hutt et Sophie la girafe, me bloquent le passage et me réclament mes papiers avec un fort accent allemand, ce qui donne à peu près « Pas Pierre, bitte ». Je suis pris d’un accès de panique car, si je sais avec certitude que mes papiers sont dans la poche de ma veste, force est de constater que je l’ai perdue : je suis nu comme un ver. Honteux, je cache mon sexe avec mes mains et me recroqueville en position foetale. Ainsi, je me sens bien et me laisse glisser dans l’escalier dont les marches ont fait place à un tapis doux et lisse. Je prends de la vitesse. Je devrais avoir peur, vouloir freiner, m’arrêter même. Mais non, je veux tomber, de plus en plus vite, et rebondir, être balotté en tous sens. Je sais que je ne crains rien.

Car je suis un caillou.

Je m’éveille avant le choc.

« Vous êtes ici »

J’ai quelques mois. Couché sur le dos, dans mon lit à barreaux, je regarde le plafond de ma chambre. Il fait noir. Le filet de lumière du couloir éclairant  sous la porte apporte une touche de gris foncés aux formes environnantes : un mobile que je n’avais pas vu d’abord, le haut d’une armoire, les arrêtes du plafond.

Le temps passe lentement, à la manière de l’épaisse pâte à gâteau fraichement battue qui s’écoule paresseusement dans le moule. Imperceptiblement, les gris se polarisent pour recouvrir ce qui m’entoure d’une pellicule composée d’une multitude de petits carreaux noirs ou blancs. Les motifs s’estompent, les formes se courbent. Ma chambre devient une bulle bien ronde.

Je lève la main gauche, et mon pouce dressé envahit mon champ de vision, dilaté à disproportion. C’est une sensation étrange, de grande légèreté, comme si mon corps était gonflé d’hélium et flottait mollement à la manière des ballons de baudruche.

Cela se doit sans doute au fait que la bulle de ma chambre s’élève et dérive a présent dans le néant.

La lumière revient progressivement et je constate alors que je survole un paysage dont je ne sais s’il figure une carte d’orientation très réaliste, ou une photo satellite retouchée. Qu’importe ! Quel spectacle stupéfiant que ces collines, ces lignes de trains, ces arrêtes marquant les dénivelés, ces indications de sites remarquables ou de panoramas dignes d’intérêt ! Je ressens une émotion intense, la plénitude de la carte et du territoire enfin réconciliés.

Tout aussi imperceptiblement, le paysage rougeoit, de plus en plus, jusqu’à devenir uniformément rouge, indistinct. N’est-ce pas la surface de la bulle où je flotte qui s’opacifie ? Pourquoi ai-je cette sensation d’atterrir lentement et d’épingler le lieu que je survolais alors ?

L’instant d’après, je sais avec certitude que je suis prisonnier d’une de ces puces rouges en 3D, qui matérialise la position des personnes sur les cartes GPS : « Vous êtes ici ».

Certes, mais où ?

Gare de Belfort

Je dois attraper ce train qui part dans une heure, rentrer de toute urgence à la capitale. L’angoisse du retard se mue peu à peu en peur alors que je me sens perdu, déambulant au hasard dans cette ville qui, au fond, ressemble plus au coeur historique de Lyon « by night », qu’à Belfort. Mais comment saurais-je à quoi ressemble Belfort, d’ailleurs, ni étant jamais allé ? C’est bien la preuve que je suis à Dijon !

Ça y est, la foule des personnes portant valises et sacs à dos converge au même point. Nous longeons un batiment de vieille gare de province, où les espaces se succèdent comme les peñas à Bayonne, chacune avec ses vieux en bleu de travail, clope au bec, qui nous toisent d’un oeil mauvais, ou simplement éteint. Forcément ! Ils restent ici, eux, tandis que nous, nous partons à l’aventure.

Ça y est, je vois le train en contrebas. Il me faut juste descendre la rampe qui descend en trois tronçons : zig-zag-zig. Mais au pied de la première, des barrières bloquent le passage. Déjà les autres retardataires parlementent et haussent le ton face aux deux contrôleurs qui ne veulent rien savoir, et désignent du doigt une autre rampe d’accès, plus loin à gauche.

Je fais demi-tour, un début d’affolement me gagne, vite ! Le train va partir. Je courre en suivant les autres voyageurs mais curieusement, nous quittons la gare par un passage qui ressemble à s’y méprendre à celui  jouxant la consigne de la gare Saint-Lazare (rue de Rome ?).

Nous voici en file indienne, traversant une grande place éclairée de jaune et de rouge. Il fait doux, presque chaud.  Orageux même. La file entreprend d’escalader la goutière qui descend du toit le long de la façade d’un superbe immeuble haussmanien fraichement ravalé. Tous  enjambent ensuite un balcon au troisième étage et entrent par la fenêtre.

Faiblement éclairé, l’appartement est somptueux. Le parquet de  chène a la couleur et l’odeur du miel. Les moulures, nombreuses et discrètes, en imposent. De grands mirroir fixés sur des cheminés grimpent au plafond. La lumière vient de l’extérieur, côté rue : ouf ! Cela signifie que l’endroit est désert. Mais tandis que nous traversons l’appartement immense, j’entends un bruit lointain de chasse d’eau, puis une porte qui grince. La peur m’étreint : et si les occupants me découvraient ici, qu’adviendrait-il ? D’autant que, Oh misère ! un nourisson dort, alongé sur le dos,  installé sur une couette moelleuse posée à même le sol. Au-dessus de sa tête tourne un mobile et, tout autour, un réseau de fils de fer jonche le sol. Des clochettes y sont suspendues. Nous sommes seuls dans cette chambre qui doit mesurer pas loin de soixante mètres carrés. Où sont passés les autres ? Là ! par la fenêtre ouverte, j’aperçois l’un d’entre eux qui, qui… Mais ils sont dingues ! Il traversent la rue suspendus à un cable électrique, comme s’il s’agissait d’effectuer un parcours du combattant. J’ai un profond sentiment d’absurdité : il suffirait pourtant de redescendre par la cage d’escalier et de traverser à pied au passage zébré pour rejoindre l’autre trottoir ! Ce que je m’empresse de faire, plus apeuré à l’idée d’effrayer les occupants s’ils me découvraient, que par le fait de rater mon train.

Me voilà comme par magie de nouveau dans la gare, en haut de la rampe d’accès au quai où je constate avec horreur que mon TGV part. Je courre aussi vite que mes bagages me le permettent, et saute sur le toit du train. Un énorme soulagement m’envahit, et je reste quelques instants ainsi, las, à rêvasser… Lorsque soudain je me prépare à descendre. On vient de passer la gare de Massy. Je le sait car j’ai reconnu la passerelle qui surmplombe les voies. Nous sommes quelques pouilleux assis sur le toit du train, comme d’autres sur un car en Inde ou au Pérou.

Enfin ! Je suis sur le quai. Je quitte la gare pour le métro, dont je cherche en vain l’entrée. Cette gare souterraine des Halles est parcourue d’interminables couloirs et les directions des lignes sont mal indiquées. Je fini quand même par sauter dans une rame de la ligne huit, la mauve. Bientôt, je serai à l’aéroport. Je souris à cette idée, et me voici aussitôt transporté au bout d’un couloir qui mène à la porte d’embarquement. Mais une fois là, on me refoule au prétexte que j’ai oublié mon manteau. Mon Dieu ! Comment ai-je pu faire une telle bêtise ? Oublier mon manteau ! Tout est perdu ! Je suis au désespoir car je sais que jamais, plus jamais je ne reverrai mes enfants.

Cette pensée est si odieuse que le rêve s’arrête ici, avec un arrière goût de cauchemard.

Speed Hermann

je suis perdu dans Hamburg. Il fait nuit. Sans doute crachine-t-il aussi. Le sol en tout cas est brillant de pluie et de lumières qui se reflètent. Tiens, comme dans les BD de Tardi.

Soudain ébloui, assis dans une rame du métro, je regarde le plan de la ligne, mais les noms des stations s’effacent dès que je tente de les déchiffrer. Heureusement, Hermann est là, debout à mes côtés. Il gesticule en tous sens pour me faire comprendre quelque chose qu’il est sans doute vital que je sache, mais rien ne perturbe cette confiance  absolue que j’ai en lui, qu’il me tirera de tous les mauvais pas.

Progressivement, l’angoisse qu’il affiche me gagne et j’ai soudain conscience qu’un grand danger me guette : la rame se retréci à vue d’oeil, déjà les autres passagers disparaissent, absorbés par les parois, les vitres, les sièges. Ma voisine d’en face, une grosse bavaroise dont je fixe les mi-bas à travers desquels surgissent des poils épais, se met à rouspeter en grognant. Il est question du retard que nous aurons, qui me semble dérisoire vu qu’on n’arrivera probablement pas à destination vivants.

C’est alors que je me lève et, qu’agrippant la barre de toute mes forces, je hurle « speeeeed, Hermann, speed ! ». Une toile d’araignée envahit aussitôt l’habitacle et stoppe le processus de rétrécissement du wagon. Un silence ouaté et inquiétant nous enrobe.

Je me réveille en sursaut.