Champagne !

La nuit tombe. Je suis encore perdu dans cette grande ville, avec ma fille que je dois accompagner à la gare. Encore cette gare. Nous longeons le métro aérien. Les lumières, c’est comme à la fête foraine : tout est sombre, sauf ça et là des tâches bleues, vertes, jaunes ou rouges. Bon sang ! Mais où est donc cette gare ?
Je prends par la rue Daguerre. Il me semble qu’on peut couper par là. Ma fille me suis gentiment. Elle n’a pas peur, même si j’accélère le pas. Le quartier est tranquille, trop même. Pas un commerce. Pas une entreprise. Résidentiel. Parisien. Moche.
Nous sommes perdus, mais hors de question de l’avouer. Pas question de recommencer la partie. Il fait trouver la station Les Halles coûte que coûte.
Nous débouchons soudain sur une esplanade bordée de gazon et plantée de bouleaux, au pieds desquels fleurit de l’oseille. Là ! Sur notre droite, l’entrée du métro !
C’est en déambulant dans ces couloirs à une heure d’affluence moyenne, dépassés par des gens plus pressés, ou moins perdus, que je prends conscience du vide de la ville où nous étions plus tôt : nulle voiture en mouvement, aucun être vivant, pas même le murmure habituel qui accompagne l’heure bleue dans les grandes villes.
Qu’importe, je dois trouver la ligne qui nous conduira gare d’Austerlitz. Nous errons de couloir en couloir jusqu’à parvenir à une plateforme au pied de larges escaliers. Des contrôleurs indiquent le chemin et nous voici, passé les tourniquets, sur un quai aveugle, où les voies sont séparées par un mur en carreaux de faïence blancs.
Même si je ne la vois pas, je sais que ma fille est présente à mes côtés, mais que je ne dois pas la regarder sous peine de la voir disparaitre.
Nous montons dans la rame et nous installons sur des strapontins de velours rouges, les même que ceux qu’on trouve dans les théâtres à l’italienne. Le voyage est morne et long, bien plus qu’il ne le devrait.
Il fait nuit quand enfin je me retrouve dehors. A l’angle d’une avenue perpendiculaire au métro aérien, je vois une Fiat 500 – le petit modèle d’origine – de couleur violet, à l’arrêt au milieu de la chaussée. Elle est secouée par moment et je reconnais des bribes de la chanson Loveshack des B52’s qui s’en échappe. A mon approche une porte s’ouvre et la lumière jaune vive qui sort du véhicule m’éblouis. Un type, sorti tout droit d’une BD de Serge Clerc – costume croisé bleu, pantalon à pinces et revers, chaussures noire et blanche – me convie à rejoindre la fête en cours dans la voiture. Je monte et y découvre celle que je reconnais être mon épouse, allongée confortablement dans un fauteuil de relaxation, me proposer de partager une coupe de champagne avec les deux autres joyeux hurluberlus déjà présents. J’éprouve alors un grand sentiment de tristesse et de jalousie, et choisis de sortir pour ne pas gâcher l’ambiance.
Seul, debout sur les pavés humides qui reflètent par intermittence le vert, l’orange et le rouge d’un feu tricolore, je respire lentement, profondément, pour me sentir moins seul.
Puis plus rien.

Adrien

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