Archives mensuelles : juin 2015

la gloubiboulebouffe et le vélo

Casimir, le gentil monstre orange de l’Ile Aux Enfants, a le visage de Jean-Pierre Coffe. Il saute en tous sens, gesticule autour du plan de travail, en mélangeant tout un tas d’ingrédients bizarres dans un énorme saladier en plastique rose : de la farine, des malabars, des fioles contenant des liquides épais verts, violets ou bleus. Des feuilles de salade, des escargots en chocolat et pour finir, un soupçon de Viandox.

Assis au milieu d’un public jeune, dans le gradin des spectateurs du tournage de cette nouvelle émission culinaire je suis fasciné par cette figure de mon enfance.

Casimir-Coffe saute sur place, rumine bruyament en touillant sa préparation, tente des sourires forcés, puis demande haut et fort, avec cette truculence indignée qui le caractérise : « Alors !? Qui n’en veut goûter ma gloubiboulebouffe ? Personne, hein ?! ».

Gêné, je me détourne de ce démonstrateur perdu au milieu de ce grand espace, que je reconnais maintenant être le magasin Décathlon. Je me promène entre les linéaires en fouillis, qui évoquent les boutiques d’achat-vente de produits d’occasion comme Le Troc Dé B’ile, Happy-Crash ou Trash Converter. Les rayons sont plein de produits aussi hétéroclites qu’inutiles, qui ne retiennent pas mon intérêt.

Du moins jusqu’à ce que je tombe sur les vélos… Je farfouille et saisis une petite voiture coccinelle provenant d’un vieux manège. Elle est trop petite pour moi. Dommage ! J’ai tant besoin d’un moyen de transport économique pour me rendre au bureau. Derrière un grand vélo sont cachés des voitures à pédales, des karts à la façon des voitures de course des années 1950, ou encore des rosalies pour enfants, aussi colorées et ornementées que les cabanes de maharadja sur le dos des éléphants d’apparat.

Et là, soudainement, je vois ce vélo au cadre noir mat, léger comme le vent, et dont le pignon, étrangement, est fixé à la verticale, à l’avant sur le bas du cadre (sans doute un système révolutionnaire !). C’est un choc esthétique absolu. Mais il est vendu 273€. Je sais que je n’ai pas les moyens, ce serait un achat déraisonnable, et j’entreprends d’appeler M. pour obtenir son consentement.

J’ignore si j’ai échangé par téléphone. Je soulève la housse qui ne recouvrait pas le vélo quelques instants plus tôt, et découvre que celui-ci abrite une petite bibliothèque, contenant des BD et des romans jeunesse des années quatre-vingt. Je rabats la housse et me dit qu’en négociant 40€ – et à condition de revendre les livres -, le vélo serait une excellente affaire. Je sais pourtant au fond de moi que ces BD ne valent rien et que je ne réussirai jamais à les vendre.

Finalement, je m’éloigne du rayon à regrets.

 Venise – Rouen – Istanbul

Fraichement débarqué de la gondole qui m’a conduit sur ce quai de Venise, je dois traverser la ville pour me rendre à l’embarcadère Saint-Pierre, d’où je partirai pour Istanbul.

Quelle ville incroyable ! Ces murs blancs, brillants, richement ornementés, ces tentures orientales, multicolores, à paillettes et grelots, ces passages voutés qu’embaume l’encens des marchands.

Je me perds dans ce souk luxueux de style gothique flamboyant. Etourdi, je m’arrête devant la vitrine alléchante d’une librairie d’occasion, qui révèle discrètement la promesse de bonnes affaires. J’y pénètre. La première pièce est basse de plafond mais un escalier descend au sous-sol, rayon des livres pour enfants et des bandes dessinées. M’y attend un carton à dessins plein de planches originales toutes plus belles les unes que les autres. Mais les prix sont plus salés que ce à quoi je m’attendais. « Tout à un prix » me dis-je, avant de monter trois marches qui me conduisent au rayon voilage du Printemps.

Zut ! Je suis évidemment au dernier étage de ce Grand Magas. Il faut que je redescende car j’ai une chose urgente à faire. Mais laquelle ? A mesure que je parcourre les petites pièces décorées avec style, qui n’en finissent pas de s’enfiler les uns après les autres, sans qu’à aucun moment je n’aie le sentiment de descendre, à mesure que j’avance, donc, la panique me gagne. J’ai peur de ne pas faire une bonne affaire, de rater LE coussin en solde, de ne pas pouvoir payer, d’être soupçonné de vol.

Enfin, je me retrouve à l’air libre, sur cette place de terre battue ocre et jaune. Les commerçant sont installés derrière des paravents en moucharabieh, des toiles tendues sur leurs têtes, et des objets de brocante soigneusement mis en valeur sur des tables en bois à plateau de marbre et pieds de lion.

Je déambule au milieu des badauds mais la nuit tombe, et il faut encore que je retrouve le chemin du port. Les ors de la Sérénissime cédent la place à des rues étroites aux pavés luisants bordants des terrains vagues, quoique séparés d’eux par des palissades grillagées.

Je tourne dans ce quartier (je reconnais, c’est Rouen !) comme si j’arpentais un plan de ville géant, sensation étrange de me voir moi-même parcourir ces rues comme si je voyait les images d’un drone qui me filmerait en me suivant dans les airs.

L’air marin dispense des senteurs intenses, je suis grisé par cette promenade, sans peur d’être en retard. Peut-être même confiant à l’excès. Et enfin, un passage couvert à l’extrémité éblouissante débouche sur cette place somptueuse, vaste et close comme la cour carrée du Louvre, en plein Venise. Le quai, deux très longues marches en marbres qu’une onde immobile recouvre comme un drap de soie. L’horizon, un paysage à la Böcklin  aux couleurs fortement contrastées.

Mais surtout, un bateau parti sans moi.

Archimboldo

J’en ai gros sur la patate. Ce rendez-vous avec les Ressources Humaines, je l’attends avec impatience pour vider mon sac. Il a lieu près du distributeur automatique de boissons. Mon interlocuteur m’accueille avec un grand sourire bonhomme. Ses dents sont d’une blancheur éclatante et  plus parfaitement arrangées que s’il portait un dentier. « Voyons voir ce que tu nous as apporté » me dit-il.

Je me débarasse de mon sac à dos, le pose sur la petite table haute ou nous sommes accoudés, et entreprends d’en vider le contenu méticuleusement. Il y a des melons, des bananes, des dates et de superbes coloquintes, que je dispose à la manière d’un tableau d’Archimboldo pour composer un visage de profil.

Tout naturellement, notre interlocuteur en fruits et légumes nous adresse la parole, nous remerciant de l’avoir convié à cette réunion. Autour de nous, des collaborateurs sont éberlués de voir notre Directeur en personne s’adresser ainsi à nous, sous cette forme grotesque qu’il incarne pourtant avec majesté.

« Vous êtes un bon élément » me dit-il. « C’est pourquoi vous devez partir. D’ailleurs, je vous somme de proposer vos compétences à nos concurrents. »

J’éprouve un malaise en entendant ces propos. Pourquoi ne pas me garder si je suis un bon élément ? Il poursuit : « je devine votre trouble. Mais rassurez-vous, un jour aussi vous serez un légume ». La foule éclate de rire et se disperse, hilare. Abasourdi, je prends sa joue-pomme et la croque. Le goût en est terriblement amer.

Quality Street

Nous sommes sous le préau de l’école primaire d’Eaubonne. Je suis joyeux, je me sens léger, car je vais avoir un enfant. Et d’annoncer la grande nouvelle à P.

Il se tourne vers moi avec un grand sourire et me dit : « moi aussi, j’ai un bébé. Veux-tu le voir ? ». A peine ai-je acquiescé qu’il sort de son manteau un grosse boite ronde en métal de bonbons Quality Street, dont il retire délicatement le couvercle. Je sursaute en voyant à l’intérieur de la boite, reposant sur du coton hydrophile, un foetus recroquevillé alongé sur le flanc. Il a la taille d’un pouce et sa peau luisante lui donne l’apparence d’une fêve de galette des rois.

Je suis horrifié. S’ensuit avec P. un débat sur l’avortement, et je suis troublé au réveil par ce sentiment d’avoir compris intimement la position de l’Eglise.

Un profond malaise m’envahit, qui dure tout le matin suivant.

A la caisse

C’est avec émotion que je découvre cette chaîne stéréo vintage à la caisse du magasin. La façade du lecteur de cassettes est faite d’un beau plastique marron, imitation chêne foncé.

Je pose mon sac sur le comptoir et en sors une cassette audio, que j’insère dans le lecteur. La caissière m’annonce un prix que je ne comprends pas. J’appuie sur les touches avance rapide, stop, lecture, stop, retour rapide, stop, lecture, pause, lecture puis stop. La caissière confirme que le paiement que je viens d’effectuer ainsi est validé et que je peux retirer ma cassette. J’enfonce la touche eject et la remets dans son boitier puis dans mon sac.

Je suis ému.

Menace de mort

Je pénètre dans ce grand appartement bourgeois parisien par un escalier de service. Quatre ou cinq pièces en enfilade, émaillées de cartons. Tout au fond, la lumière du crépuscule inonde un lustre en forme de bouquet, typique du mauvais goût des années quatre-vingt.

Nois nous trouvons dans la deuxième pièce, l’entrée, avec sa table en formica blanc. Dessus les restes d’un repas. Plusieurs personnes autour, debout, penchées en avant tels des généraux au dessus du plan de bataille.

Le téléphone bleu sonne. Je décroche le combiné et entends alors une voie rauque me menacer de mort. Je pense tout de suite au personnage incarné par Sergi López dans Harry, Un ami qui vous veut du bien. Avec une barbe noire semblable à celle de Che Gevara. Etrange et terrifiant de deviner le visage d’une voix menaçante.

Sur la table où est posé le téléphone, je saisis un marteau à manche court et large tête en acier, au moins cinq centimètres. Suffisant pour assommer quelqu’un, à condition de le voir venir. Or, dans la foule où je viens de me téléporter, sur cette place qui semble sans limites, je suis vulnérable de toutes parts.

Je tourne la tête en tous sens, la vigilance tourne à la paranoïa. J’imagine ce fou furieux apparaître à chaque instant et me tuer d’une balle dans le coeur. Oppressé, je sens que j’étouffe.

Le réveil sonne.

Zombinator

Essouflé, paniqué, pourchassé de toutes parts par des zombies trop vifs pour moi. Leur yeux vairons clignotent sans cesse, rouge/bleu et blanc/vert, croisement terrifiant de morts-vivant et de Terminators.

ça pue la chair pourrie, ou calcinée. Par moment, un chasseur dont les moteurs rugissent s’approche et tire des rafales sur mes poursuivants. Une fois, deux fois, trois fois, tandis que je courre péniblement dans une boue épaisse dont mes pieds s’extirpent dans un bruit de succion répugnant. Ralenti, j’aurais du me faire croquer depuis pas mal de temps, mais les zombosses sont pris au piège dans la boue comme des mouches dans une sauce au citron.

Dans une dernière boucle, l’avion s’approche de moi en silence, aussi doucement qu’une soucoupe volante. Ses roues pivotent à quatre-vingt-dix degrés et tombent des essieux, droit sur moi. Ce sont des bouées de sauvetage qui m’enserrent, et c’est un bibendum noir que l’avion remonte à son bord à l’aide d’un treuil carré.

Dans la carlingue, c’est la fête. Des militaires aux uniformes bariolés boivent des canons en se donnant de grandes claques dans le dos. On célèbre la victoire contre les robots tyrans dévoreurs de cerveaux. Le général Raled est à l’honneur, dans son ample manteau de zibeline rose, couronne d’épingles au revers. Je me fais la remarque que le rouge de ses grandes chaussures de clown s’accorde mal avec la zibeline.

Sa longue moustache balaie ses mots, qu’il prononce avec une difficulté manifeste. Ses paroles sont propres, ses propos polis comme de petits cailloux. Je n’y comprends pas grand chose à vrai dire. De-ci de-là un mot parvient à ma conscience et me fait sourire. Un mot que je comprends est comme une caresse, une odeur familière qui me ramène chez moi l’espace d’un instant.

Vient le moment tant attendu du concert d’oiseaux. Une technique de chant ancestrale cultivée chez les militaires de classe quatre. Les balons de rouge ont fait place à des oiseaux de toutes races, bigarrés, chatoyants, tenus fermement par le cou. Au signal du chef d’orchestre, chaque musicien pose le derrière de son oiseau sur sa bouche et souffle dedans. Les oiseaux gonflent attrocement puis libèrent ensuite des cris suraigus qui m’évoquent celui des macaques en guerre. C’est un spectacle scabreux, qui me donne la nausée, mais dont je n’arrive pourtant pas à détourner le regard.

A ma droite surgit N. Il passe son bras autour de mon épaule et me dit sur le ton de la confidence : « Tu n’es pas obligé de vomir ici, tu sais. Je vais te conduire aux toilettes ». Sur ce, il actionne une chaine suspendue au plafond. Un bruit de chasse d’eau, une trappe qui se dérobe sous mes pieds, une pluie drue accompagne ma chute.

C’est une sensation agréable.

la gargouille

D’apparence exterieure, c’est une étrange maison en bois, archétipale des films d’angoisse hollywoodiens. Sans doute le seul point commun entre Amityville, Psychose, La Famille Adams et L’Etrange Noël de Monsieur Jack. Grise, de guingois, rafistolée à la va comme je te pousse. Les portes grincent et des toiles d’araignées font office de filtres anti-insectes.

A l’intérieur, c’est une toute autre histoire. On est dans les ors des palais, tentures rouges de velours épais, candélabres, meubles et parquets marquettés, orfevrerie sur les tables, horloges sous cloches de verre, posées sur de monumentales cheminées de marbre rose. Une lumière jaune orangée règne partout, dans un clair obscur digne du Maitre flamand. C’est cette fois le cinéma européen qui est à l’honneur : on pense à Amadeus, à Danton, aux Liaisons Dangereuses.

Autant l’extérieur est lugubre et grossier, autant l’intérieur est joyeux et raffiné. Un chant d’allégresse me parvient du rez-de-chaussée.

Dans cette chambre où je gis nu sur un tapis de Perse, flotte une odeur d’encens. La lumière tamisée projette des pans d’ombre noirs comme le vide aux quatre coins de la grande pièce. Au plafond, de riches moulures peintes et au centre, dans la rosace, au lieu du lustre est fixé un miroir piqué de tâches grises.

Le miroir renvoit l’image de mon corps décharné. Celui d’un vieillard aux cheveux blancs, aux yeux creusés et au regard vide, au sourire édenté, à la barbe sale et mal taillée. Près de la fenêtre, à contre-jour, derrière ma tête, une gargouille est assise dans un fauteuil Voltaire, un porte cigarette d’un mètre en bakélite noir à la main. Jambes croisées, elle me regarde avec envie de ses yeux rouges sans pupilles.

La gargouille décroise les jambes et commence à se caresser le haut des cuisses. Sa peau verte prend une teinte émeraude fascinante. Je sens un désir violent monter en moi. Mon sexe se dresse, interminable et palpitant. Je refuse cette excitation qui me submerge, je ne veux pas que cette gargouille me touche, elle me dégoûte, ou m’effraie plus exactement.

J’entends ses râles croitre à mesure que ses caresses approchent sont sexe béant et luisant. Elle fait cela pour moi, pour m’exciter, elle a envie de moi, besoin de moi. Je refuse, je ferme les yeux mais son image me parvient malgré tout dans le miroir. Mon corps en fonte est comme cloué au plancher gras de cire fraiche, mon sexe gonflé me fait mal.

La gargouille enfin se redresse, se penche en avant et tombe genoux écartés sur mes épaules. Son bas ventre couvre mon visage et m’étouffe. Je secoue la tète, essaye de desserrer l’étau mais je ne parviens qu’à approcher ma bouche de sa vulve. Elle frotte son clitoris contre mon nez et son vagin aspire avec avidité ma langue et l’air de mes poumons.

Je perds la conscience de l’horreur de la situation et me trouve dans un état second, avide à mon tour de boire à cette source de vie démoniaque. Le sang de ses menstrues coule dans ma gorge, macule mon visage. La verge me brûle, je supplie la gargouille de calmer ce désir douloureux, proche de l’embrasement. Elle me sourit de toutes ses dents pointues et prend mon sexe dans sa main aux longs doigts griffus. Aussitôt celui-ci s’enflamme et je hurle de douleur et de jouissance absolues. Mon cri fait écho dans les entrailles de la bête, qui recule et se plante littéralement sur mon sexe comme on s’enfonce un kusungobu dans le ventre das la cérémonie du hara-kiri. La moiteur de son sexe ne suffit pas à calmer le feu qui consume le mien. Ses cris de jouissance mauvaise couvrent mes hurlements de douleur.

Lorsque le feu s’éteint, ma verge n’est plus qu’un tas de cendres. La gargouille, repue, se met à battre des ailes et s’élève dans les airs. Le vent frais qu’elle provoque disperse les cendres et m’apaise. Asexué, je me sens Un.

Tandis que la gargouille disparait par la fenêtre, je me drape du rideau que j’ai arraché, et m’endors.

Le perroquet

Mon patron veut avoir raison. Il faut dire que ses arguments sont solides et qu’il en connait un rayon sur l’art de préparer des boulettes de papier. Je cherche à faire valoir deux ou trois techniques issues de ma pratique experte, puis cesse d’insister devant la manière catégorique qu’il a de revenir à ses propres techniques, érigées en modèle du genre. J’en tire un sentiment mélangé de colère – de n’avoir pas été entendu -, de dédain pour cette arrogance et de profonde absurdité car, au fond, je me fiche pas mal des boulettes de papier.

Cette mixture d’émotion cède la place à un profond malaise lorsque je constate que mon interlocuteur-chef n’est autre que mon père. Je voudrais partager son point de vue pour me rapprocher de lui, mais alors que je m’y emploie, la scène vacille ou plutôt tangue comme la proue d’un navire sur une mer agitée. L’explication de ce phénomène apparaît dans un flash angoissant lorsque je vois le bec orange qui trône à la place de mon nez. Je suis un perroquet, qui répète inlassablement ce que son père lui dit.

Perché sur ma balançoire, je vais et viens d’avant en arrière, encore et encore, et ce mouvement perpétuel et irrépressible me saoule comme un mal de mer. J’ai envie de vomir, de cracher ce profond dégoût de moi-même. Alors, les plumes de ma queue, puis de mes ailes, mes pattes crochues, tout mon corps sort par ma bouche, comme un gant qu’on ôte en le retournant. Enfin, mon bec se déroule et je me retrouve en face du perroquet que j’étais l’instant d’avant. Il est d’une beauté stupéfiante, mais également une source de grande déception. Ce n’est après tout qu’un perroquet commun. Je mesure la vanité qu’il y a à vouloir se mettre en valeur au mépris de soi-même, en répétant ce que l’on entend sans porter d’abord un regard critique sur les propos entendus et la situation qui les entoure.

La suite du rêve commence dans l’entrebâillement d’une porte qui communique entre un palier, sur lequel je me trouve, et une vaste pièce nue et mal éclairée par l’unique ampoule d’un plafonnier sans applique ni lustre.

Au fond de la pièce, une cheminée de marbre encadre un feu, ou plutôt une flamme faible et rougeoyante, qui diffuse pourtant une chaleur agréable. Des chuchotements bruissent des murs. Ce sont les échos lointains de toutes les conversations dont ce salon a été temoin. Malgré leur multitude, chacune me parvient distinctement. C’est comme se trouver dans la salle d’écoute des services secrets : je me sens détaché de ce que j’entends mais piqué tout de même d’une basse curiosité.

J’entends un grand fracas derrière moi et me sens projeté violemment dans la pièce. La porte après moi se referme en claquant. Ce qui n’était qu’un murmure se mue alors en un vacarme étourdissant. Les conversations se recouvrent et s’enrichissent d’esclandres, de cris et de menaces. Je  protège mes oreilles en posant mes mains dessus, mais les murs vibrent de plus en plus fort, comme le tambour de gigantesques haut-parleurs projettant des basses assourdissantes. Je crois devenir fou. Quoi ! Je voulais juste écouter, de loin, comme ça. Mais surtout pas être propulsé dans ce concert de vérités qui ne me regardent pas. Ma tête me fait mal. Atrocement.

Et je tombe en syncope.

Des champs de cheveux

M. et moi sommes assis à califourchon sur la moto ailée. Nous filons droit dans la tiédeur des nuages de dentelle de soie. Le diner va refroidir, il ne faut pas trainer.

Sortie de nuage. « On plonge ? » Me demande-t-elle. Hop, je souffle à droite et nous voilà descendant en un large cercle concentrique. Au dessous, des champs à perte de vue.

« – Que cultive-t-on ici ? » demandé-je.
– des cheveux » répond M. « Et de la meilleure qualité » ajoute-t-elle. Me voilà fixé. C’est donc de là que viennent les cheveux ! C’est la découverte la plus extravagante qu’il m’ait été donné de faire.

Interdit, j’ôte ma casquette et m’essuie le front du dos de la main. C’est lisse. Parce que je n’ai plus de cheveux ! En ai-je d’ailleurs jamais eu ? Quelle occasion extraordinaire : il suffit d’aller en cueillir d’autres !

M. rechigne : « c’est du vol, on pourrait te raser pour ça ». Vrai, mais qu’importe, j’ai toujours rêvé d’être roux. Ce champ là-bas, vers la gauche ! C’est un champ de cheveux roux frisottés. Exactement ce qu’il me faut. La moto bat des ailes à toutes forces tandis qu’elle se pose et provoque ce faisant un vent de tous les diables, qui a pour effet de battre les touffes de cheveux les unes contre les autres, et de les emmêler inextricablement.

« Arrête ! » je hurle « Arrête ou ils seront fichus ». La moto se cabre et s’éloigne, laissant un champs de cheveux roux dévasté, plein de noeuds minuscules, comme un champ de blé transformé en plat de spaghettis.

La tristesse m’envahit et je voudrais pleurer mais M. pose sa main sur mon cou et me dit d’une voix douce de ne pas m’en faire (quoi ? Des cheveux blancs ?), qu’on essaiera plus loin dans un autre champs de cheveux chatains épais : « ils sont plus facile à coiffer, c’est mieux » dit-elle pour me consoler. 

Mais ma déception est si forte, ma colère si intense que je décide de retenter ma chance et, me retournant brusquement, je chute de la moto.

Tandis que je tombe, M. me regarde avec tendresse.

Je m’éveille courbatu.